Le consomacteur de musique : effacement des frontières (2/2)

L’amateurisme est devenu un statut reconnu et médiatisé (ne pas manquer Le Sacre de l’amateur, Patrice Flichy sur cette question).

Un grand nombre de groupes ou artistes amateurs s’est retrouvé en l’espace de quelques mois propulsé sur le devant de la scène artistique et médiatique. Citons le cas du chanteur Grégoire qui, après avoir posté ses maquettes sur MyMajorCompany, a remporté les faveurs des internautes qui ont produit son album à hauteur de 80 000 euros. Grégoire s’est retrouvé en moins d’un an du statut de parfait inconnu à l’un des chanteurs les plus médiatisés de l’année 2010 : présence sur de multiples plateaux de télévision, prestation aux Enfoirés 2011, auteur-compositeur pour des artistes reconnus de la chanson française comme Florent PAGNY, etc.

Ce genre d’exemples démontre au public, certainement à tort, que le « talent », ou du moins la reconnaissance d’un certain talent, échappe à la notion de travail. Il fait croire que le génie artistique ne s’acquiert pas, mais est fatalement inné.

Le problème n’est pas de savoir si ces chanteurs ont du talent. Nous aurions bien du mal à déterminer des critères observables pour tirer des conclusions scientifiques sur de telles hypothèses. Le problème est la définition, ou plutôt la redéfinition, que subit le concept de professionnalisme dans la brièveté du changement de vie de ces exemples-là.

D’autres industries acceptent des « amateurs », c’est-à-dire dans personnes sans diplôme reconnu, mais ayant une formation et une expérience personnelle très forte. Ainsi la FEMIS[1] accepte depuis quelques années des monteurs ayant distribué des courts-métrages reconnus dans la profession, alors que ces amateurs n’ont pas la formation nécessaire, à savoir un BTS et une année de mise à niveau. Quelques écoles de journalisme intègrent aussi de plus en plus d’animateurs radios ou de site web, sans leur demander les pré-requis universitaires.

La notion de compétence est au cœur d’une mutation profonde. Elle semble dépendre de moins en moins d’une formation et s’approcher de plus en plus du « talent », dans le sens d’une aptitude maîtrisée selon les goûts d’un individu. En soi, cette métamorphose est plutôt intéressante car elle semble instiller une notion de plaisir dans le travail qui corrobore les propos des sociologues du travail.

On fait en effet de plus en plus appel aux compétences des proams[2] pour décupler les capacités – artistiques ou médiatiques – d’une œuvre. Et il s’agit d’une tendance générale.

Par exemple, au cinéma, le film Les quatre fantastiques a généré plus de revenus que Batman Begins avec des coûts promotionnels pourtant bien inférieurs. Comment ? Dix-huit bloggeurs « fans » de la BD Marvel Les Quatre fantastiques ont été invités à l’avant première du film. Ils ont fait parler du film sur leur blog créant un buzz[3]. Leurs critiques ont été autant lues sinon plus que celles émanant de la presse spécialisée, pourtant historiquement reconnues comme des références dans le cinéma. Le film a été un succès économique, alors même qu’il était malmené par les critiques de presse spécialisée[4].

Mais ce phénomène dépasse le secteur artistique. Neil MC INTOSH, éditeur assistant du Guardian Unlimited, parcourt tous les jours les blogs d’actualités et propose d’acheter aux bloggeurs les articles qu’il juge fiable et pertinent en vue de les diffuser dans les versions papier et en ligne de son journal de référence. Cette opération est en outre très rentable : l’article est beaucoup moins onéreux qu’un salaire de journaliste.

Le site collaboratif d’actualités Rue89.com repose sur le même modèle éditorial. Il est peut-être plus assumé et plus reconnu parce qu’il s’est justement construit sur l’aide potentielle des internautes. Les médias historiques ont souvent des difficultés idéologiques à accepter cette possibilité, ce qui est compréhensible.

Ce modèle de création de contenu pose un problème sérieux de légitimité vis-à-vis des « professionnels », tels qu’on les envisageait avant l’arrivée du numérique, c’est-à-dire avec un diplôme reconnu par des institutions publiques ou privées. Il donne l’impression factice que tout le monde peut être un « musicien » reconnu. Factice, parce que cette illusion renferme une vérité plus rude : très peu d’artistes vivent de ce métier. « Moins de 10 % des auteurs compositeurs touchent des droits leur permettant de subsister par leur seule activité créatrice »[5]. De ce point de vue, le secteur de l’édition connaît la même problématique.

En réalité, tout dépend la façon dont est définie le professionnalisme de l’artiste et quel rapport cette définition entretient avec la notion de talent.


[1] Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son.

[2] Contraction de professionnalism et amateur. Cette termonologie est le symbole d’une définition en plein changement.

[3] Buzz: n.m. (mot angl., bourdonnement). Forme de publicité dans laquelle le consommateur contribue à lancer un produit ou un service via des courriels, des blogs, des forums ou d’autres médias en ligne. – Par ext. Rumeur, retentissement médiatique, notamm. autour de ce qui est perçu comme étant à la pointe de la mode (événement, spectacle, personnalité, etc.). Le film a fait un énorme buzz. Définition LAROUSSE 2010.

[4] Alban MARTIN, Et Toi tu télécharges ? Industries du divertissement et des médias à l’ère du numérique, op. cit., p. 57.

[5] Nicolas CURIEN et François MOREAU, L’Industrie du disque, op. cit, p.11.

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