La musique numérique : un passage obligé ? (1/3)

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1 – La course au débit et au stockage

Depuis sa généralisation, internet connaît une course effrénée pour augmenter sans cesse son débit. En l’espace d’une dizaine d’années, les modems 56 Kb/s[1] ont remplacé les 126 Kb/s, puis les 512 Kb/s ont fait leur apparition, suivis de l’ADSL et ses 1024 Kb/s. Aujourd’hui la plupart des grandes villes sont équipées pour distribuer l’ADSL 2+ soit plus de 2Mb/s.

Dans le même temps, les espaces de stockage ont eux aussi connu des capacités exponentielles. Le Téra octet se généralise aujourd’hui. On peut légitimement se poser la question de savoir où s’arrêtera cette course.

Il faut comprendre que le haut-débit était très attendu. La plupart des visionnaires d’internet avaient prédit les usages multimédias d’internet que l’on connaît aujourd’hui[2]. Cependant, ils pensaient que le haut-débit irriguerait nos pays plus rapidement.

L’exemple le plus représentatif est sans doute la naissance des webtélés. Au début des années 2000 aux Etats-Unis, http://www.pseudo.com monte la première webtélé recensée au monde. Lors de la bulle spéculative, la société française LVMH n’hésite pas à investir 14 millions d’euros dans ce nouveau média. La webtélé déposera le bilan moins d’un an plus tard[3]. Si la volonté de diffuser un contenu alternatif aux médias historiques était manifeste, la perspective de capter des images saccadées entrecoupées d’écrans noirs n’étaient pas des plus attrayantes pour l’utilisateur.

Les webtélés, comme les autres médias adaptés à internet, ont dû s’armer de patience avant d’attendre le haut-débit.

Ces pratiques ont été démontrées par deux lois fondamentales au sujet des réseaux de télécommunication[4].

La première, dite loi de Moore, prouve que les sciences technologiques actuelles et leur vitesse d’évolution permettent de doubler la puissance des processeurs tous les dix-huit mois. Les processeurs « parlent » entre eux en transférant des données. Augmenter leur capacité revient à augmenter leur « débit de parole ». La loi de croissance des débits se compte donc en années.

La deuxième, dite loi de Gilder, se compte en mois. Cette dernière a démontré que les capacités de stockage doublent en l’espace de neuf mois !

Bien plus que des démonstrations, ces lois sont devenues des « normes » industrielles officieuses augmentant l’indice concurrentiel de ce secteur. Ainsi la course n’est plus seulement une demande de l’utilisateur d’internet, elle est maintenant une offre.

Toute cette ascension paraît pourtant nécessaire au développement du secteur culturel : « La numérisation et la libéralisation des réseaux de télécommunications sont des facteurs déterminants de la dynamique d’extension de la norme numérique au reste de l’économie, en particulier aux industries culturelles et de communication »[5].

Ajoutons à cela la fibre optique et ses 100 Mb/s qui commenceront à se développer en France à partir de 2012, grâce au Schéma Départemental d’Aménagement Numérique[6]. La question se pose : n’est-il pas paradoxal de proposer des débits toujours plus rapides, si leur utilisation – du moins une partie de leur utilisation, significative sociologiquement[7] et économiquement – est prohibée ? De la même façon dans le secteur automobile, la vitesse de pointe des voitures grand public n’a cessé de croître alors que les limitations de vitesse sont de plus en plus surveillées.

Pour autant, dans le cas de la musique, le format MP3 aurait pu se satisfaire des débits de l’ADSL, c’est-à-dire à partir de 2005. En effet, le format MP3 relativement léger – quelques Mo[8] pour un titre – n’a pas connu la même évolution de taille depuis son apparition. En réalité, la qualité du son MP3 s’est même améliorée sans que l’espace de stockage n’ait beaucoup augmenté[9].

Il aurait été plausible que la musique suive le même parcours que la vidéo. Depuis son passage au numérique les espaces de stockage pour un film ne cessent d’augmenter : de 700 Mo pour un DVD, il est passé à 1,4 Go puis 2,8 Go avec le DVD HD. Il est à présent à 4,7 Go pour les Blu-ray et l’on annonce déjà un format Blu-Ray à plus de 8 Go.

La musique a été relativement épargnée par ce phénomène qui rend par la même occasion la vitesse de téléchargement de plus en plus réduite. Il fallait compter quelques jours pour espérer acquérir un album via internet au début des années 2000. Il ne faut aujourd’hui plus que quelques minutes, voire quelques secondes si l’on se trouve en centre urbain.

De même que la commercialisation des CD vierges paraissaient tout aussi incohérente face à la politique de réprimande pour les usages de copie privées, cette course aux débits et au capacités de stockage, si chère à notre gouvernement, n’est-elle pas paradoxale avec la chasse au téléchargement illégal ?


[1] Kilobytes par secondes.

[2] Chris ANDERSON, « Chris Anderson de Wired sur la Longue Traîne technologique », TED [En ligne], mis en ligne et traduit de l’anglais en 04/2007, URL : http://www.ted.com/talks/lang/fre_fr/chris_anderson_of_wired_on_tech_s_long_tail.html, consulté le 07/04/2011 à 21h41.

[3] Virginie MICHELET, La WebTV et moi, L’Harmattan, 2002, 205 p.

[4] René J. CHEVANCE, « Dimensionnement des systèmes », CNAM [En ligne], mis en ligne en 10/2001, URL : http://arcad.essi.fr/cours/systeme-information/01-dimensionnement-systemes.pdf, consulté le 31/03/2001.

[5] Philippe CHANTEPIE et Alain LEDIBERDER, Révolution numérique et industries culturelles, op. cit., p. 11.

[6] SDAN

[7] On estime aujourd’hui à 4 millions de nombre de « pirates » en France. Olivier BOMSEL, « Enjeux économiques de la distribution des contenus », Cerna, Centre d’économie industrielle de l’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris [En Ligne], mis en ligne en 01/2004. URL : http://www.cerna.ensmp.fr/Documents/OBetalii-P2P.pdf, consulté le 09/04/2011 à 15h39.

[8] Mégaoctets

[9] Les fréquences d’échantillonnages – qui permettent de compresser la musique en terme d’espace de stockage – sont plus performantes qu’avant pour une qualité équivalente, voire supérieure.

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