Qu’est-ce qu’un oligopôle à frange ? (1/3)

C’est en 1996 que le marché du disque connaît son apogée de concentration. 95 % des CD distribués en France proviennent d’une des quatre majors[1] !

Depuis, la concentration est un peu moins forte et l’industrie s’est constitué en oligopole à frange. Que cache cette expression ?

On sait aujourd’hui que les (plus que) trois majors – Universal Music, Warner Music, Sony-BMG – accaparent entre 70 et 75 % du marché mondial et près de 80 % du marché européen. Cependant, « le degré de concentration est très élevé à l’aune des critères usuels de la concurrence »[2], si l’on se réfère à d’autres industries. En plus de la quasi-totalité du marché que les majors ont su conquérir, ils ont réussi à rendre dépendants les labels « indépendants ». C’est dans ce contexte que l’appellation d’ « oligopole à frange » s’est imposée à l’industrie du disque.

« La stabilité d’une structure d’oligopole à frange concurrentielle suppose que les firmes dominantes disposent d’un avantage concurrentiel sur celles de la frange, un tel avantage pouvant provenir soit d’un coût plus bas, soit d’un produit mieux adapté à la demande »[3]. Cette stabilité s’est solidifiée selon deux types de concentrations : verticale et horizontale.

Le phénomène de concentration industrielle est une stratégie économique qui consiste à supprimer les nouveaux entrants du secteur en multipliant ce que l’on nomme les barrières à l’entrée, laissant ainsi toute la rentabilité du secteur à quelques grandes entreprises, souvent nommées leaders ou majors. Les petites entités n’ont que la possibilité de se partager les « miettes du gâteau », en axant leurs stratégies sur des niches, soit des segments de marché. L’industrie musicale en est une parfaite illustration. Les labels indépendants s’orientent vers des courants musicaux dits marginaux, tandis que les majors produisent exclusivement des artistes grand-public. Et ces dernières possèdent tellement de moyens d’industrialisation et de commercialisation que les labels de taille modeste se voient contraints de dépendre de leurs canaux de diffusion.

La concentration industrielle se définit selon quatre critères[4] :

– « L’environnement économique est celui de pleine croissance de l’économie. Il se peut que la demande publique joue en effet d’entraînement, favorisant aussi des créneaux particuliers » ; l’industrie du disque se démarque déjà par rapport à ce critère puisque les périodes de concentration ont quasiment toujours eu lieu en période de fragilité économique du secteur, justement pour faire face aux crises.

– « Le profil stratégique qui sous-tend cette forme de concentration est celui de la rentabilité » ; là encore, les labels indépendants trouvent une rentabilité dans la revente à une major de droit d’un artiste émergeant, et une major convient qu’un artiste est rentable à partir de 100 000 copies vendues, ce qui est rarement le cas.

– « La dynamique industrielle est extensive et offensive, en ce sens, l’investissement matériel s’efforce de gagner en capacités, répondant à un marché pleinement ouvert » ; ceci est particulièrement vrai pour ce secteur dont l’histoire montre que les avancées technologiques sont souvent à l’origine d’un rebond économique et qu’elles sont rapidement balayées par une autre – moins de cinquante ans pour le vinyle qui possède à ce jour la plus grande longévité.

– « La forme industrielle la plus adaptée à ce type de concentration est le conglomérat reposant à la fois sur la taille prise par le groupe et sur la diversification des risques » ; nous retrouvons aussi cette particularité chez les majors qui, malgré leur position de leaders, signent chaque année de nouveaux artistes.

D’après ces critères, on comprend comment les industries du disques ce sont appropriés ces définitions pour en faire de véritables religions.

Nous verrons la prochaine fois quelle différence faire entre la concentration verticale et horizontale.


[1] Ouvrage Collectif, L’officiel, guide annuaire des musiques actuelles, IRMA Editions, Paris, 1997, p. 710.

[2] Nicolas CURIEN et François MOREAU, L’Industrie du disque, La découverte,Repère, Paris, p 23.

[3] Idem

[4] Christian PONCET et Jacques PRADES, « De nouvelles formes de concentration industrielle », Revue d’Economie industrielle, Vol. 50, 4e trimestre, 1989, pp. 73-88.

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